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Christophe Bareille (me contacter)
Chargé de communication, Audit, Conseil, Stratégie, Formation
Les interactions homosexuelles à l'heure des nouvelles technologies
Christophe Bareille, in Christophe Bareille (dir.), Homosexualités : révélateur social ?, PURH, 2009 (à paraître)
1. Introduction
Depuis l'avènement de l'internet en France, nous sommes passés de l'utilisation d'initiés à des usages grand public. Mais les utilisateurs de ces outils techniques ne furent pas tous confrontés à une « révolution technologique ». Nombre d'entre eux étaient déjà des familiers du Minitel et autres services audiotels. Ainsi, Anne-Marie Jeay, dans une recherche de 1991 sur le Minitel écrivait-elle déjà, à propos des homosexuels, qu'ils « y voient le seul moyen de rencontre et de drague étant donné leur situation géographique : [...] les esseulés des campagnes. » Et que « nombreux sont [...] ceux [...] qui ne veulent pas se risquer à fréquenter de lieux publics homosexuels où ils pourraient être reconnus. »[1]
En effet, confrontés, dans les années 1970, 1980, à une société qui les percevait encore comme des déviants au sens goffmanien du terme (Goffman, 1975, p. 166), les hommes qui aiment les hommes pouvaient difficilement vivre autrement que cachés. La construction de soi en tant que sujet homosexuel, la rencontre de l'autre à des fins amicales, amoureuses ou sexuelles était soit impossible, soit considérablement risquée. Aussi, l'émergence des nouveaux outils de communication a-t-elle permis que se créent des « cercles concentriques des amitiés » (Éribon, 1999, p. 45), que l'information soit disponible pour les plus jeunes ou les plus isolés, que la rencontre soit facilitée par des services spécifiques audiotels et Minitel dans un premier temps et des sites internet dédiés à la dénommée « communauté gay » ensuite.
Depuis cinq ans j'étudie les utilisations d'hommes fréquentant des sites homosexuels. Cette observation stricte prend parfois des tournures d'observation participante et même de participation observante conduisant, dans certains cas, à des entretiens médiatés. Parallèlement, j'analyse avec une attention particulière les contenus de groupes de discussion et de sites fréquentés par les homosexuels. Enfin, j'effectue des entretiens en face-à-face afin d'approfondir les réponses obtenues par l'observation. Ces entretiens me permettent notamment d'appréhender les vécus, les sentiments, les représentations et la matérialité que les sujets homosexuels entretiennent avec « les machines à communiquer » (Perriault, 1989), avec la « communauté gay », avec leur entourage et, plus largement avec la société.
Méthodologiquement, cela se traduit par le choix d'un groupe social et « virtuel » particulier - les hommes étiquetés (Becker, 1985) homosexuels - aux caractéristiques spécifiques : il s'agit d'un groupe social minoritaire ayant connu des périodes de discriminations intenses l'obligeant à se cacher et à rechercher en permanence la préservation de l'anonymat.
Il conviendra, ici, de voir dans quelles mesures l'analyse du rapport entre les nouvelles technologies de l'information et de la communication en général, l'internet en particulier et les sujets homosexuels permet de mette au jour les nouvelles modalités de gestion de la rencontre et du couple.
D'abord, j'introduirai les techniques de la rencontre en ligne afin de montrer, pratiquement, les possibilités nouvelles engendrées par l'outil et les conséquences qui en découlent. Ensuite j'analyserai l'interaction en ligne et montrerai que les stéréotypes associés aux nouvelles technologies sont en grande partie infondés. Enfin, j'expliciterai les modalités du passage de l'interaction en ligne à la rencontre en face-à-face
2. Les techniques de rencontre
Les homosexuels n'ont pas attendus les nouvelles technologies pour détourner des éléments de l'environnement social afin de pouvoir se rencontrer.
C'est ainsi que de nombreux codes se sont petit à petit mise en place, évoluant au fil du temps. Les codes vestimentaires en sont l'exemple le plus frappant. Le port du bandana à différents endroits (en ceinture, autour du bras, autour du cou), plié de telle ou telle façon, de telle ou telle couleur, indiquait au partenaire potentiel les pratiques sexuelles souhaitées. La boucle d'oreille portée à droite, pour l'homme l'étiquetait immanquablement comme homosexuel.
[Mais] l'adoption de codes vestimentaires et physiques communs n'est pas la marque d'un manque d'originalité ou d'une sottise particulière mais plutôt le besoin de se constituer une identité collective. Ce sont aussi ces parentés qui forment une culture cohérente et un sentiment d'appartenance[2].
De même des lieux traditionnellement dévolus à telle ou telle activité sociale ou physiologique furent investis ou détournés afin de devenir des lieux de rencontre, voire de consommation sexuelle. C'est ainsi que des bars, des cinémas, des jardins publics, des tasses (toilettes publiques) furent autant de lieux que s'approprièrent les homosexuels en manque d'endroits dédiés. Mais, bien que fantasmatiques pour certains, ces lieux restaient repoussoirs pour beaucoup comme le souligne Jean Le Bitoux dans un essai autobiographique :
J'avais également remarqué qu'à côté de chez mes parents, sur la place, se dressait une pissotière. Le soir, de mon balcon, je pouvais observer un va-et-vient d'ombres masculines. Tous ces éléments de la vie homosexuelle de l'époque, la honte, l'obscurité, les attouchements clandestins, me dégoûtaient profondément[3].
Il faut attendre les années 1950 pour que la première association homosexuelle, Arcadie, soit créée et permette la sortie de l'isolement de certains homosexuels (surtout une élite intellectuelle) et la fin des années 1970, en France, pour que des établissements commerciaux homosexuels aient officiellement pignon sur rue. Mais la fréquentation de tels lieux reste le privilège d'un petit nombre.
Néanmoins, de tout temps les différents moyens de communication ont été des outils contribuant à la mise en relation d'hommes géographiquement et socialement isolés parce qu'homosexuels. L'internet n'est en ce sens absolument pas une révolution. C'est certes une innovation majeure qui permis l'aboutissement du rêve de convergence technique initiée avec le Minitel, mais pour de nombreux homosexuels, l'utilisation du Minitel à des fins de mise en relation, de décloisonnement, de rencontres amicales, amoureuses, sexuelles ou fantasmatiques faisait déjà partie de leur environnement, de leur quotidien. Et, même avant les outils techniques et technologiques de communication tels le Minitel, le téléphone ou l'internet, les homosexuels, avec la compréhension de certaines rédactions, s'étaient déjà emparés des rubriques de petites annonces des journaux. Il suffit, par exemple, de penser aux petites annonces de Libération, les « Chéri, Chéries », qui acceptaient les annonces de rencontres homosexuelles, pour comprendre les mécanismes de contournement mis en œuvre.
2.1. L'expérimentation : la reconnaissance du même-autre
Avant de rencontrer l'autre, en l'espèce, le même que soi, l'important réside dans la recherche de la rencontre elle-même. C'est la période de l'expérimentation : il s'agit, pour le sujet homosexuel, de se rendre compte qu'il n'est pas seul, de comprendre qu'il y a d'autres hommes qui ont les mêmes désirs, les mêmes aspirations socio-sexuelles que lui. Cette démarche recouvre un cheminement qui se vérifie pour une grande majorité d'homosexuels.
Il faut tout d'abord que ce dernier parvienne à verbaliser, à mettre en mots ce qu'il est, ce qu'il ressent. En effet, même si pour certains, c'est une évidence, réussir à se regarder dans un miroir et à dire à son soi dédoublé : « je suis gay ! » ou « je suis homo ! » ou, comme dans le film d'André Téchiné, Les roseaux sauvages[4], « Je suis pédé ! » est une étape difficile mais quasi nécessaire.
Parallèlement à cette prise de conscience explicitée, naît le besoin de la rencontre, de la confrontation à « d'autres comme moi » : c'est l'entrée dans le « monde gay ». Minoritaire et minorisé, comment reconnaître celui avec lequel il va pouvoir échanger, parler, ... Cette question intéresse surtout les plus jeunes d'entre eux, mais aussi les plus socio-sexuellement isolés. Et même si la plupart savent à peu près qu'il existe des lieux spécifiques, pour beaucoup il est difficile de franchir le cap, comme en témoignent Laurent :
Les mecs je ne voyais pas comment... Enfin parmi mon entourage je ne connaissais pas d'homos ! Et puis j'osais pas, je ne me voyais pas aller dans les bars, c'est pas mon truc ! Un bar..., même une boîte, tout seul... [...] Je n'avais pas un ami à qui en parler à l'époque ou à qui dire « est-ce que tu viens avec moi ». Donc voilà, je suis resté tout seul un bout de temps[5].
Ou encore Keneth :
La deuxième année, ça a été beaucoup plus sympa, j'avais quelques amis. Et puis, et puis, avec certains élèves, j'ai commencé à avoir des rapports sexuels. Donc au départ dans des lieux de drague avec des rapports furtifs. Pour moi c'était impensable de s'imaginer euh... pouvoir, euh... aller dans une boîte ! J'étais pas du tout sûr par rapport à ça[6].
À quoi tient cette hantise ? Plusieurs explications peuvent venir répondre à cette question : vision négative liée à l'image diffusée par les médias, manque de confiance en soi, peur d'être reconnu au moment d'entrer dans l'établissement gay par quelqu'un dans la rue ou bien à l'intérieur, etc.. Se pose alors la question de l'anonymat versus la rencontre de l'autre. Comment faire pour entrer en contact, pour échanger avec l'autre, le même que soi sans être nécessairement étiqueté ? (Becker, 1985).
2.2. Le besoin d'anonymat
Au-delà des périodes de discriminations officielles obligeants les homosexuels à se cacher, à raser les murs, la question de l'anonymat se pose puisque demeure un certain opprobre sur un groupe minorisé et minoritaire dans lequel s'inscrit, à un moment ou à un autre le sujet.
Ainsi, la norme, pour ne pas dire l'injonction à la « normalité » à laquelle est soumis le sujet homosexuel, ne lui permet que difficilement de vivre pleinement ce qu'il est - c'est-à-dire ouvertement, sans avoir besoin de le dissimuler, de se le cacher - avant d'avoir préalablement fait un chemin d'acceptation de soi plus ou moins long.
Dans cette démarche beaucoup, avant même d'être en âge de s'assumer matériellement, rejoignent la ville puisqu'elle « est un monde d'étrangers. Ce qui permet de préserver l'anonymat et donc la liberté, contrairement aux contraintes étouffantes des réseaux d'interconnaissances qui caractérisent la vie dans les petites villes ou les villages. »[7] Mais, pour les autres, ceux qui ne peuvent rejoindre les grandes agglomérations, ou qui se sentent socialement isolés, les technologies de communication peuvent être un outil participant, en apparence au moins, à une certaine négociation personnelle entre le besoin de rencontrer d'autres soi (d'autres homosexuels) et la nécessité que ressentent beaucoup, au moins dans les premiers temps, de rester anonymes.
2.3. Les limites
Socialement, l'anonymat sur l'internet se limite souvent à la non-divulgation du nom patronymique En effet, la recherche d'anonymat, par les internautes homosexuels, équivaut à la mise en place de stratégies protectionnistes visant à ne pas être reconnus par des personnes avec lesquelles ils sont en relation ou peuvent être amené à l'être. Ainsi est-il fréquent, lors de la demande d'échange de photographies, que l'internaute préfère répondre (« en reply », disent-ils) plutôt que d'envoyer la sienne en premier, qu'il attende de voir l'image de la webcam de l'autre avant d'allumer la sienne. Cependant, sous couvert d'un pseudonyme, l'internaute a échangé avec d'autres, a une histoire, un passé en ligne et parfois même hors-ligne avec eux : il a une existence. Dès lors, le croisement de données recueillies ça et là peut annihiler tous les efforts de l'internaute.
Par ailleurs, techniquement et sous réserve d'une décision de justice préalable, il est tout à fait possible de retrouver n'importe quel internaute. Chaque ordinateur à en effet une adresse physique, c'est son I.P. (internet protocole) et le F.A.I.[8] peut être amené à la fournir à la justice. À chaque I.P. correspond un client. Or, beaucoup d'homosexuels vivent seuls et sont donc les uniques utilisateurs de leur ordinateur. Évidemment, cette démarche technique n'est pas à la portée de tous, mais remet néanmoins en cause la sacro-sainte inaccessibilité physique de l'internaute. Et même dans le cas d'une connexion dans un cybercafé, si le règlement du temps de connexion s'est fait par carte bancaire, il est possible de retrouver l'internaute recherché.
Enfin, beaucoup sont également ceux qui se connectent sur leur lieu de travail. Dans ce cas, des stratégies pseudo-anonymantes sont mises en place : à de rares exceptions près, seuls les sites non étiquetés homosexuels seront fréquentés. Mais même l'utilisation de sites de dialogue en direct généralistes permettant, via des salons dédiés aux homosexuels, d'échanger entre hommes sous couvert de la consultation de sa messagerie électronique, reste sujette à caution puisque l'administrateur réseau de l'entreprise peut avoir accès à l'intégralité des pages consultées, même si c'est légalement très discutable.
3. La rencontre numérique
Après avoir vu quelques éléments liés aux nouvelles technologies, entrons maintenant dans le questionnement lui-même. Comment se passe la rencontre numérique ? Comment et pourquoi se présenter sur l'internet ? Quels types d'interactions y ont lieu, s'y co-construisent ?
3.1. Les premiers pas dans l'interaction
Avant même de considérer les pairs comme vecteur de socialisation et si on admet que la maîtrise de la technique matérielle est acquise, c'est l'interface homme-machine qui sera essentielle pour l'apprentissage de la rencontre. En effet, d'un site à l'autre, les aides contextuelles mises en place pour guider les utilisateurs sont plus ou moins simples, plus ou moins accessibles : au delà des compétences cognitives indispensables, ce sont bien les compétences techniques qui sont sollicitées. Ainsi, même si Patrice Flichy estime que « les concepteurs de logiciels doivent avant tout penser à l'action des utilisateurs plutôt qu'aux objets ou aux interfaces »[9], il n'en demeure pas moins qu'une absence d'ergonomie de l'interface, d'aide à son propos, peut empêcher l'internaute novice de parvenir à utiliser le site sur lequel il se rend.
Ensuite ce qui frappe de nombreux internautes novices, c'est l'extrême rapidité des échanges, qu'ils soient synchrones ou asynchrones. Thomas en a été extrêmement perturbé, à tel point qu'il n'a pas souhaité persister dans les échanges synchrones :
Et puis, je me suis intéressé au chat aussi. J'ai peut-être mal choisi aussi parce que je suis tombé sur un ou deux chats où ça va vite... Enfin, ça va assez vite je trouve sur un chat, ça vient ça va, ça court dans tous les sens... »[10]
En effet, les échanges en ligne ne supportent pas l'attente, le délai. Tout doit aller vite : la présentation, l'échange, la rencontre, la consommation. « C'est dans le cadre du jeunisme que l'on trouve l'apologie systématique de la " vitesse ", devenue une nouvelle croyance : ce qui va vite est mieux, plus proche du monde de l'esprit. La vitesse est ce qui nous libère du corps et nous rapproche des autres en permanence. »[11] explique Philippe Breton, et pourtant, Thomas n'a que 22 ans...
C'est ainsi que dans les salons de discussion, les internautes non aguerris se laissent vite submerger par le flot de phrases en continu. Il est d'ailleurs recommandé, dans la nétiquette (l'éthique sur le net), de prendre le temps - paradoxe - de lire les échanges afin de s'habituer, avant de commencer à intervenir.
Il en va de même pour les P.A. (petites annonces). L'internaute qui en dépose une, attend une réponse dans les plus brefs délais accompagnée, cela va de soi, d'une photographie.
3.2. Le choix de la présentation de soi : donner une identité
Tout comme dans la vie sociale classique, lors d'une rencontre en ligne, il faut se présenter. L'absence de rapport physique direct permet tous les travestissements possibles mais oblige également à choisir un certain nombre d'éléments de présentation.
Lors de ces contacts [face-à-face ou médiatés], l'individu tend à extérioriser ce qu'on nomme parfois une ligne de conduite, c'est-à-dire un canevas d'actes verbaux et non verbaux qui lui servent à exprimer son point de vue sur la situation, et, par là, l'appréciation qu'il porte sur les participants, et an particulier sur lui-même[12].
L'élément bien souvent déterminant est le pseudonyme. Alors que l'internet grand public à une petite dizaine d'années en France (les chercheurs s'accordent généralement sur l'année 1995), les choix se sont restreints au fur et à mesure que les internautes se sont appropriés les différents pseudonymes. On ne peut plus choisir absolument ce que l'on veut (exemple des prénoms). De plus il y a plusieurs manières d'envisager ce premier contact avec l'autre que constitue la lecture de la liste de pseudos (amitiés, rencontre, love, sexe, fantasme, échange numérique, etc.). Parfois même, ce choix s'impose de lui-même, comme pour Keneth :
J'en ai cherché un,... Si tu mets Actarus ou Aldebarande ou un truc comme ça je trouve que c'est un peu pompeux ! Et ce jour là, j'étais en train de bouffer des P'tits louis. Donc j'ai regardé la coque fromagère, ça aurait pu tomber sur euh... enfin, Saint-Nectaire, je n'aurais peut être pas mis[13]...
Certains, comme Keneth, vont choisir un pseudonyme unique qu'ils utiliseront sur l'ensemble des sites qu'ils fréquenteront. Il en va de même pour les sites où l'internaute peut se présenter davantage à travers un profil ou un(e) CV (curriculum vitae ou carte de visite). Il s'agit alors d'être connu et reconnu, d'exister aux yeux des autres. Le but est alors de se créer une existence propre, mais en ligne, qu'elle soit le prolongement de l'existence sociale dans « la vraie vie » ou une « nouvelle existence. »
D'autres, au contraire, souhaitent l'anonymat (croient-ils) le plus complet. Ils vont alors multiplier les pseudos et les alias, travestir la réalité (âge, profession, lieu de résidence, etc.). Surtout pour les plus jeunes, il s'agit bien souvent non pas de pouvoir tester, expérimenter des identités qui ne sont pas leur dans la « vraie vie », mais, au contraire de pouvoir enfin vivre ce qu'ils sont sans avoir à (se) mentir. Ainsi, « les espaces virtuels peuvent nous procurer des lieux sûrs où exprimer ce qui nous manque et nous permettre ainsi de recommencer à nous accepter tels que nous sommes. »[14]
En effet, sur le Net, nul besoin de mentir pour être apparemment anonyme. L'internaute ne peut certes pas prouver ce qu'il avance, mais son interlocuteur ne peut également pas avoir la preuve que c'est un mensonge ou la vérité. D'où l'injonction récente de l'utilisation de la webcam : c'est le gage de l'authentique, du vrai. L'image animée ne peut, soit disant, que montrer le vrai !
3.3. L'interaction comme acte social
Tant que l'utilisateur est observateur, ou simple lecteur devant son ordinateur, c'est-à-dire qu'il n'entre pas en contact avec l'autre, il est possible de considérer qu'il n'est que « consommateur d'informations » ; informations mises à sa disposition par les concepteurs de sites ou par les autres internautes. Et, passer de la simple lecture à la participation n'est pas neutre. Pour certains, c'est la même démarche que de pousser la porte d'un établissement gay. Et pourtant, ils sont, physiquement et spatialement, chez eux.
C'est donc lorsqu'il entre véritablement en interaction avec l'autre, ce même-autre, ce pair, que s'engage l'acte social.
Cependant, nombreux sont ceux, surtout parmi les plus jeunes, qui déchantent sans pour autant abandonner le but initial de leur connexion. Ayant mis tellement d'espoir dans ce moyen de communication, ils sont déçus par le manque d'échanges « vrais » et l'aspect très sexualisé de l'internet. Mais ils réitèrent, de jour en jour, afin d'être reliés, liés et bien souvent avec l'espoir de rencontrer le bon ; le bon... selon eux.
Finalement, quelque soir le type de sites fréquentés, le type d'outils utilisés (P.A., salons publics de discussion, dialogues privés, etc.), il va s'agir de créer les moyens de la rencontre, quelle qu'en soit la teneur : peu sont ceux qui se contentent de l'échange en ligne. L'internet est vécu comme un moyen et non une fin en soi.
3.4. Enfin, la rencontre face-à-face
Parvenir à la rencontre sous-tend un certain nombre de stratégies à mettre en œuvre. La première, je l'ai déjà signalé, consiste à se démarquer (être en ligne est déjà, pour beaucoup, être « hors-ghetto », « hors-milieu »), par le pseudo, la CV, le profil, en bref, la présentation de soi.
Mais, lorsque préalablement à la connexion, le but est explicite dans la tête de l'internaute, quand il sait ce qu'il veut, il va s'agir de trouver l'autre qui cherche la même chose que moi, l'autre avec qui « ça va coller ». Et cela en n'omettant pas le principe de sérindipité[15] en vigueur sur l'internet : une envie de sexe au moment de la connexion n'empêchera pas une rencontre amicale autour d'un verre.
4. De la rencontre numérique à la rencontre face-à-face
Passer de l'échange en ligne à la rencontre I.R.L.[16] suppose donc de chercher et de trouver. Sur l'internet, l'internaute ne propose pas, il cherche.
Après un premier « salut » ou « slt », l'échange n'est bien souvent qu'une succession de questions, y compris à l'occasion d'échanges asynchrones. « Tu cherches quoi ? » est très régulièrement la première question, qui d'ailleurs exaspère ceux « qui ne cherchent rien puisqu'ils n'ont rien perdu. »[17] Viennent ensuite : « tu es d'où ? », « tu es comment » autrement dit le A.S.V.[18] sans la nécessité du « S » puisque tous, a priori sont des hommes. Ces questions visent en fait à ne pas perdre de temps : il faut savoir vite si l'on est « sur la même longueur d'onde. »
Il paraîtrait logique de penser que la présentation donnée dans le profil ou la carte de visite renseigne sur cela. Mais un internaute cherchant le grand amour pourra, au moment de la connexion, être dans une période de désir sexuel et vice versa.
Schématiquement, certes, mais les recherches amicales n'auront pas de limites géographiques puisque les cyberpotes sont, pour beaucoup, devenus des potes « comme les autres ». Ils ont même potentiellement un petit plus : il est possible de tout leur dire puisque l'internaute n'aura pas (jamais) à affronter physiquement son jugement.
Lorsque c'est une recherche sexualisée, très présente sur l'internet, la recherche sera très locale : la même ville, le même quartier voire la même rue. Les sites de rencontre ne s'y sont d'ailleurs pas trompés en proposant des filtres géographiques.
Reste quelques rares exceptions refusant catégoriquement la rencontre « réelle ».
4.1. La première rencontre
Lorsque les deux (ou plus) internautes se sont mis d'accord en ligne sur une rencontre à venir (souvent dans les minutes ou les heures qui suivent s'il s'agit d'une rencontre à but sexuel) il reste à déterminer s'ils vont passer par un nouvel intermédiaire technique ou non.
Le téléphone est assez prisé depuis l'avènement du portable (c'était déjà vrai avec le Minitel et les réseaux téléphoniques) puisqu'il garanti encore un certain anonymat. Il permet de vérifier que l'internaute à bien à faire à quelqu'un de « réel ». À nouveau, il s'agit d'éviter le « lapin ». Si je peux joindre l'autre, alors il viendra...
La détermination du lieu de rendez-vous va essentiellement variée en fonction du type de rencontre programmée.
Si la rencontre est purement sexuelle, deux cas de figure se présentent : un « plan direct » ou une rencontre en vue d'un rapport sexuel mais plus « humanisé ». Dans le premier cas, le rendez-vous est directement fixé chez un des protagonistes (parfois même la porte est déjà ouverte...), dans le second cas, le plus fréquent, le rendez-vous se fait proche du domicile de l'un des deux et ensuite ils se dirigent vers le logement. Il s'agit de « vérifier » que physiquement cela correspond à ce qui est attendu. Il y a quelques cas où la rencontre à lieu en extérieur (lieux extérieurs de dragues, toilettes de grandes surfaces, etc.)
Si la rencontre est amicale, le choix des possibles est plus vaste : chez l'un des protagonistes, dans un endroit neutre (bar, café, etc..), rendez-vous à proximité du domicile d'un des deux, etc.
4.2. Et ensuite ?
La rencontre à lieu.
Dans le cas d'une recherche à vocation purement sexuelle, il y a rencontre, acte sexuel, et séparation. Parfois même les prénoms ne sont-ils pas échangés... On retrouve ce même genre de comportements dans les backrooms.
Dans le cas d'une rencontre amicale, les deux sujets homosexuels vont très souvent boire un verre, prétexte à la rencontre.
Finalement, tout se passe un peu comme « hors du net ». On rencontre quelqu'un et selon les affinités qui se créent, qui se développent, qui se co-construisent lors de l'interaction, l'échange se poursuit ou non.
En apparence tout à l'air évident : s'il a été décidé en ligne de boire un verre, alors, le verre sera bu, s'il a par contre été décidé d'avoir un rapport sexuel, alors il aura lieu. Et pourtant ceux qui annoncent ne chercher qu'une sexualité facile rapide, ne sont pas sans vouloir rencontrer le grand amour et vive versa, ceux qui disent rejeter les « plans cul », sont loin d'être les derniers à les envisager très sérieusement lorsque la rencontre à lieu avec un garçon qui leur plait.
4.3. Le mélange des genres
Ce que je viens de développer est là pour illustrer un mythe tenace sur l'internet. En effet, si l'on se place au niveau des représentations de nombreux internautes homosexuels, l'internet est censé permettre de faire des rencontres « hors ghetto » d'une part et de faire des rencontres vraies, suite à un authentique échange non faussé par l'attrait ou la répulsion physique d'autre part. Ce mythe a pu être entretenu par certains auteurs, tel D. Wolton qui affirmait en 1999 que « devant l'ordinateur, tout le monde est à égalité. Il n'y a pas de hiérarchie à priori. »[19]
Autrement dit, la rencontre numérique aurait un statut bien plus noble que la rencontre face-à-face, une espèce d'aura indépassable. Il n'en est rien. Ce qu'il y a d'incontestablement nouveau, c'est le rétrécissement entre la recherche et l'assouvissement de cette recherche. En effet, potentiellement, le nombre de rencontres est bien plus important et la possibilité d'être direct certaine.
L'innovation majeure n'est peut-être pas dans la rencontre, mais plutôt dans la gestion de l'après-rencontre lorsque des liens affectifs et sexuels se sont développés.
5. Réinventer le couple : les risques de l'innovation
Lorsque je parle de réinvention du couple, il s'agit de voir quelles sont les modalités de gestion du contrat implicite ou explicite qui unissent les deux garçons d'un couple. C'est donc interroger, dans le champ de la relation, la rencontre, la séduction, la fidélité, la sexualité.
Le couple, n'est pas nécessairement vécu de part et d'autre de façon identique. Et, l'absence ou l'existence d'un « contrat explicite » à des conséquences visibles sur l'internet.
La vision classique du couple impose un certain nombre d'éléments incontournables dont la fidélité de corps et d'esprit. Dans la volonté d'intégration et de reproduction inconsciente du modèle familial, nombreux sont les couples homosexuels à afficher une image allant dans ce sens. En effet, à une époque de « normalisation » des rapports « conjugaux », il s'agit d'être « comme tout le monde » quand l'ouverture du mariage aux couples de même sexe est en débat, il s'agit d'être mieux que les hétérosexuels dès qu'il s'agit d'homoparentalité.
Sans porter de jugement moral, il est intéressant de s'interroger sur tous ces homosexuels en couple, qui, sur l'internet au moins, cherche un partenaire occasionnel, que cette recherche soit dite ou tue au partenaire régulier. Bruno Proth propose une explication : « La construction sociale de la sexualité octroie au genre masculin le droit de mener de front des aventures sexuelles clandestines, sans compromettre la stabilité de son couple. »[20]
Toute la question est donc non pas dans ce que font les couples, mais dans le fossé existant entre le dire et le faire.
Michel Foucault avançait la pertinence d'adopter l'amitié comme mode de vie. Ne sommes nous pas à une période charnière où le couple n'est plus nécessairement l'entité indépassable ? Où, le trio, le groupe relationnel serait plus pertinent ? L'homosexualité serait-elle ainsi un révélateur d'un nouveau contrat de vivre ensemble et l'internet un révélateur de types de relations déjà existantes mais inavouées ?
Becker Howard, Outsider. Études de sociologie de la déviance, Paris, Métailié, 1985.
Éribon Didier, Réflexions sur la question gay, Paris, Fayard, 1999.
Civin Michael, Psychanalyse du Net, Hachette Littérature, 2002.
Flichy Patrice, L'imaginaire d'internet, Paris, La découverte, coll. « Sciences et société », 2001.
Goffman Erwing, Stigmates, Paris, Éd. de Minuit, 1975.
Jeay Anne-Marie, Les messageries télématiques. Une communication paradoxale, Eyrolles, 1991.
Le Bitoux Jean, Chevaux Hervé et Proth Bruno. Citoyen de seconde zone. Trente ans de lutte pour la reconnaissance de l'homosexualité en France (1971-2002), Hachette Littératures, 2003.
Lelait David, Gayculture. Codes, looks, idoles, humour, mode de vie, sens de la fête... Revendications et attentes, Anne Carrière, 1998.
Perriault Jacques, La logique de l'usage. Essai sur les machines à communiquer, Flammarion, 1989.
Téchiné André, Les roseaux sauvages, Prod. IMA Films, Les Films Alain Sarde, Strand, 1994, 1h52.
Proth Bruno, Lieux de drague. Scènes et coulisses d'une sexualité masculine, Toulouse, Octares, 2002.
Wolton Dominique, Internet et après ? Une théorie critique des nouveaux médias, Flammarion, coll. « Essais », 1999.
[1] A.-M. Jeay, Les messageries télématiques. Une communication paradoxale, Eyrolles, 1991, p. 116-117
[2] D. Lelait, Gayculture, Codes, looks, idoles, humour, mode de vie, sens de la fête... Revendications et attentes, Anne Carrière, 1998, p. 112-113.
[3] J. Le Bitoux, Hervé Chevaux et Bruno Proth, Citoyen de seconde zone. Trente ans de lutte pour la reconnaissance de l'homosexualité en France (1971-2002), Hachette Littératures, 2003, p. 41.
[4] A. Téchiné, Les roseaux sauvages, Prod. IMA Films, Les films Alain Sarde, Strand, 1994, 1h52.
[5] Entretien avec Laurent (le prénom a été changé par souci de confidentialité), 24 ans, chez moi à Rouen (puisqu'il ne voulait pas que son ami soit au courant de notre entrevue), le 24 mai 2002.
[6] Entretien avec Kenteh (prénom modifié), 26 ans, chez lui, Paris, le 07 juin 2002
[7] D. Eribon, Réflexions sur la question gay, Paris, Fayard, 1999, p. 38
[8] Fournisseur d'accès à internet
[9] P. Flichy, L'imaginaire d'internet, Paris, La Découverte, Coll. « Sciences et société », 2001. p. 174.
[10] Entretien avec Thomas (prénom modifié), 22 ans, chez lui, Rouen, le 22 juin 2002.
[11] Ph. Breton, Le culte de l'internet. Une menace pour le lien social ? Paris, La Découverte, 2000, p. 88
[12] E. Goffman, Les rites d'interactions, éd. de Minuit, Coll. « Le sens commun », 1974, p. 9
[13] Entretien avec Kenteh (prénom modifié), 26 ans, chez lui, Paris, le 07 juin 2002.
[14] M. Civin, Psychanalyse du Net, Hachette Littérature, 2002, p. 47.
[15] Art de trouver ce que l'on ne cherche pas et qui nous convient.
[16] Il faut lire « In real life » ou, « Dans la vraie vie ».
[17] Texte lu sur une fiche de présentation d'un internaute sur un chat homosexuel.
[18] Lire : âge, sexe, ville.
[19] D. Wolton, Internet et après ? Une théorie critique des nouveaux médias, Flammarion, coll. « Essais », 1999, p. 90.
[20] B. Proth, Lieux de drague. Scènes et coulisses d'une sexualité masculine, Toulouse, Octares, coll. « Application de l'anthropologie », 2002, p. 202-203
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